
Écrit par Jonathan Gédéon
Professeur de philosophie et de littérature, Éberson Bonhomme vient d’ajouter une corde supplémentaire à son arc. Il a soutenu, le samedi 4 octobre 2026, à l’Université Publique du Sud-Est à Jacmel (UPSEJ), un mémoire de licence en Sciences de l’Éducation portant sur l’impact de l’intégration des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) dans le nouveau secondaire haïtien. Son travail a obtenu la note de 78 sur 100. Pour cette recherche, il a comparé deux établissements de la ville de Jacmel entre 2021 et 2026, l’un public, l’autre privé, afin de comprendre pourquoi la même réforme éducative produit des résultats si différents d’une école à l’autre.
Le constat de départ est simple. Depuis 2014, l’État haïtien a lancé le programme du Nouveau Secondaire, qui veut former des élèves plus autonomes grâce, notamment, aux outils numériques. Sur le papier, cette ambition semble louable. Sur le terrain, à Jacmel, elle se heurte à une réalité têtue : l’électricité manque, les ordinateurs tombent en panne, et l’État n’a jamais formé les enseignants à utiliser ces outils. C’est précisément cette distance entre les textes officiels et la salle de classe que Éberson Bonhomme a voulu mesurer, en interrogeant directement quatre enseignants et deux responsables pédagogiques des deux institutions choisies.
Pour arriver à ces conclusions, le chercheur n’a rien improvisé. Il a mené des entretiens approfondis avec chacun des six participants, enregistrés puis analysés un à un, afin de faire émerger les grands thèmes qui traversent leur expérience quotidienne. Cette méthode permet d’entendre la voix de ceux qui vivent la réforme de l’intérieur, loin des discours officiels tenus dans les bureaux de la capitale. C’est cette proximité avec le terrain qui donne au mémoire toute sa force.
Les résultats dessinent deux visages opposés de l’école haïtienne. Dans l’établissement public, que l’étude appelle École A, un stock important de matériel informatique, vingt-sept ordinateurs de bureau et quinze portables, dort dans une salle devenue inutilisable. Le tableau numérique interactif de l’école ne fonctionne plus, faute de technicien capable de le réparer. Le directeur raconte d’ailleurs un obstacle que peu de gens imaginent : lorsqu’une pièce de rechange est nécessaire, il faut la faire venir de Port-au-Prince, mais l’insécurité sur les routes bloque souvent cet approvisionnement pendant des semaines. Dans un tel contexte, les enseignants finissent par percevoir la technologie non pas comme une aide, mais comme un fléau qui détourne les élèves de l’écrit et encourage la triche par simple photographie du tableau.
À quelques rues de là, l’école privée observée par le chercheur, désignée École B, raconte une tout autre histoire. Depuis 2016, cet établissement catholique a choisi d’investir progressivement dans le numérique, installé des panneaux solaires, formé une partie de son personnel et même demandé aux familles d’acheter elles-mêmes un ordinateur pour leurs enfants. Les enseignants y utilisent des logiciels de présentation et des applications interactives pour dynamiser leurs cours. Ici, la technologie n’est plus perçue comme une menace, mais comme un véritable levier d’apprentissage. Ce contraste saisissant illustre, mieux que n’importe quel long discours, à quel point l’origine sociale d’un élève continue de déterminer la qualité de son éducation en Haïti.
Un autre obstacle concerne l’énergie électrique. Dans les deux écoles, les coupures de courant perturbent constamment les cours. L’école publique a dû investir dans un système solaire complet pour pouvoir, un jour, alimenter ses équipements. L’école privée, elle, s’appuie sur un onduleur de secours. Faute de prises suffisantes, enseignants et élèves se disputent parfois le même branchement, les seconds l’utilisant simplement pour recharger leur téléphone. Un détail qui semble anodin, mais qui résume à lui seul toute la fragilité du système.
Au-delà des équipements, c’est tout le métier d’enseignant qui se transforme sous l’effet du numérique. Les responsables interrogés dans les deux écoles s’accordent sur un point frappant : le professeur n’est plus celui qui détient seul le savoir. Il devient plutôt un guide, chargé d’aider l’élève à trier et à comprendre une information désormais accessible à tous, en un clic. Ce changement de posture, encore timide dans l’école publique, s’exprime déjà pleinement dans l’école privée, où les cours prennent la forme d’échanges plus actifs entre élèves et enseignants.
Vient ensuite la question de la formation. Selon les témoignages recueillis par Éberson Bonhomme, le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) n’a jamais organisé la moindre session de formation technologique pour les enseignants depuis le lancement de la réforme. Dans l’école publique, plus de la moitié du personnel ne sait pas manipuler correctement un ordinateur. Pourtant, l’État exige désormais l’enseignement d’une nouvelle matière obligatoire consacrée à la technologie, sans avoir préparé personne à l’enseigner. Les deux écoles ont dû se débrouiller seules : l’une en s’appuyant sur son syndicat enseignant, l’autre sur son réseau congréganiste, pour organiser quelques ateliers de formation.
Fait marquant, l’intelligence artificielle s’invite déjà dans les discussions, bien avant même que les écoles publiques n’aient fini d’installer leurs premiers tableaux numériques. Des élèves utilisent désormais des outils comme ChatGPT pour leurs devoirs, ce qui pousse certains enseignants à se former eux-mêmes en urgence, de peur d’être dépassés par leur propre classe. L’auteur du mémoire y voit le signe d’un saut technologique typique des pays en développement : pendant que le secteur public peine encore à brancher un simple projecteur, le secteur privé explore déjà les usages les plus avancés du numérique.
Malgré ce tableau contrasté, Éberson Bonhomme refuse le pessimisme total. Son enquête révèle aussi une forme d’ingéniosité propre aux enseignants haïtiens. Privés de laboratoires et de matériel adéquat, certains transforment une simple vidéo documentaire en outil pédagogique minuté, demandant aux élèves de remplir une fiche technique pendant la projection. Résultat surprenant : la discipline s’améliore d’elle-même, ce sont parfois les élèves eux-mêmes qui réclament le silence pour pouvoir suivre. La technologie, utilisée intelligemment, même avec des moyens limités, peut donc transformer positivement la salle de classe.
Ce sens de la débrouillardise rappelle un vieux principe que connaissent bien les Haïtiens : lè w pa gen manman ou tete grann. Ainsi font les enseignants de Jacmel, qui transforment un simple smartphone en salle de classe portative, faute de mieux. Cette capacité d’adaptation, aussi admirable soit-elle, ne doit cependant jamais dispenser l’État de ses responsabilités, prévient Éberson Bonhomme.
Face à ces constats, M. Bonhomme propose des pistes concrètes. Il recommande d’intégrer formellement l’usage des outils numériques dans le cursus des enseignants, de mettre en place un système organisé de partage des documents pédagogiques, et surtout de former des cadres techniques capables d’accompagner durablement les écoles. Il insiste particulièrement sur un point : la réussite de cette réforme ne dépendra jamais uniquement de l’achat d’ordinateurs, mais de la sécurisation des établissements, d’un accès stable à l’électricité, et d’une politique nationale cohérente, pensée pour durer dans le temps.
En définitive, ce mémoire dépasse largement les murs de deux écoles de Jacmel. Il met en lumière les inégalités profondes qui traversent le système éducatif haïtien, entre un secteur public livré à lui-même et un secteur privé mieux loti, mais que les deux milieux appellent de leurs vœux. Par ce travail, Éberson Bonhomme confirme qu’un professeur de philosophie et de littérature peut aussi, avec la même rigueur, se faire chercheur et observateur attentif des réalités technologiques qui façonnent déjà l’école de demain.
