
Écrit par Jonathan Gédéon
Plus de cinq millions de jeunes Haïtiens s’apprêtent à peser sur les élections du 13 décembre prochain, et tous les candidats le savent. Sur les affiches, dans les discours, sur les réseaux sociaux, la jeunesse est partout citée, partout promise, partout courtisée. Mais un rapport publié en mai dernier par le PNUD Haïti, Group Croissance et CEDEL Haïti, intitulé « La métamorphose silencieuse », laisse comprendre une réalité plus dure : une partie de cette classe politique qui sollicite aujourd’hui les jeunes est aussi celle qui, hier, occupait des postes de décision sans jamais vraiment agir pour eux. Il faut cependant le préciser d’emblée, cette critique ne vise pas tous les candidats. Beaucoup d’entre eux se présentent pour la première fois et n’ont jamais eu entre les mains le pouvoir de changer quoi que ce soit pour cette génération. La responsabilité ne peut donc peser que sur ceux qui, hier, ont eu l’occasion d’agir, et qui ne l’ont pas saisie.
Pourquoi un tel engouement soudain pour la jeunesse ? La réponse tient en un chiffre : 42,8% de la population haïtienne a entre 15 et 39 ans, soit plus de cinq millions de personnes. Plus d’un Haïtien sur deux a moins de 25 ans. Aucun candidat, qu’il soit nouveau venu ou vétéran de la politique, ne peut espérer l’emporter sans convaincre cette masse. Elle est non seulement la plus nombreuse, mais aussi la plus mobilisable : elle sait organiser, relayer, entraîner autour d’elle d’autres électeurs, comme l’a démontré le mouvement PetroCaribe Challenge, né des réseaux sociaux et capable d’imposer un débat national sans l’aide d’aucun parti.
Mais avant de miser sur cette jeunesse, il convient de mesurer l’ampleur de ce qu’elle traverse. Car le rapport ne se contente pas de chiffrer son poids électoral. Il documente, avec une précision presque clinique, les obstacles quotidiens qui pèsent sur son existence. Le premier de ces obstacles porte un nom simple : le chômage. En 2025, 37,5% des jeunes de 15 à 24 ans étaient sans emploi, un taux largement supérieur à la moyenne de la région caribéenne, qui tourne autour de 17,6%. Les jeunes femmes sont les plus touchées, avec un taux de chômage une fois et demie supérieur à celui des jeunes hommes. Moins de 30% des femmes de 20 à 24 ans ont un emploi, contre près de 50% des hommes du même âge. Ce chiffre à lui seul suffit à mesurer l’ampleur du fossé qui sépare les jeunes Haïtiennes du marché du travail.
Le second obstacle touche à la nature même du travail disponible. Neuf travailleurs haïtiens sur dix évoluent dans l’économie informelle. Chez les jeunes entrepreneurs, le constat est tout aussi frappant : 35% des entreprises du pays appartiennent à des propriétaires de moins de 35 ans, mais à peine 9 à 11% d’entre elles sont formellement enregistrées. Autrement dit, ces jeunes créent, produisent, vendent, mais restent en marge d’un système économique qui ne les reconnaît pas officiellement, faute d’accès au financement, à l’accompagnement et aux démarches administratives simplifiées. Le troisième obstacle, plus discret mais tout aussi lourd de conséquences, concerne la formation. Le rapport souligne que moins de 10% des jeunes accèdent à une formation professionnelle réellement adaptée aux besoins du marché. Le système éducatif traditionnel, largement dépassé, n’a pas suivi l’évolution des métiers. Résultat, une génération entière est contrainte de s’auto-former, souvent seule, souvent dans le numérique, pour combler un vide que les institutions n’ont pas comblé à sa place.
Le quatrième obstacle, enfin, dépasse le seul terrain économique. Depuis dix ans, cette jeunesse n’a jamais eu l’occasion de voter. Deux millions deux cent mille citoyens âgés de 18 à 27 ans, près d’une personne sur cinq dans le pays, n’ont jamais exercé leur droit de vote. Beaucoup n’ont pas leur carte d’identification nationale, document pourtant obligatoire pour s’inscrire sur les listes électorales. Cette exclusion civique s’ajoute aux difficultés économiques et forme, avec elles, un même cercle : une jeunesse laissée sans emploi, sans formation adaptée et sans voix politique. Ce n’est pourtant pas faute d’énergie civique. Privée d’urnes pendant dix ans, cette génération s’est formée ailleurs, sur TikTok et sur WhatsApp, à travers des débats, des mobilisations, des prises de position. Avec plus de 9,7 millions de connexions mobiles, soit 82,7% de la population, Haïti dispose d’une jeunesse déjà équipée et déjà habituée à s’organiser par le numérique. Les candidats qui sauront s’appuyer sur ces outils, plutôt que sur les seuls canaux traditionnels, auront une longueur d’avance pour toucher réellement cette génération, à condition de le faire avec sincérité et non comme un simple gadget de campagne.
Ce coût de l’inaction, le rapport a d’ailleurs pris la peine de le chiffrer, pour que personne ne puisse dire qu’il s’agit d’une question seulement morale. Si le taux d’emploi formel des 15-39 ans progressait de dix points de pourcentage, l’économie haïtienne pourrait croître de deux à trois points supplémentaires chaque année, une estimation prudente fondée sur des modèles utilisés pour des économies comparables. Sur dix ans, cela représente plusieurs milliards de dollars de richesse non produite. À cela s’ajoute une autre perte, plus silencieuse encore : chaque jeune talent contraint de partir à l’étranger faute d’opportunités est une perte immédiate et difficilement réparable pour le pays. Investir dans cette génération n’est donc pas un choix généreux parmi d’autres. C’est un choix économique rationnel, que la plupart des candidats reconnaissent volontiers dans leurs discours, mais que peu, jusqu’ici, ont traduit en actes concrets.
Face à un tel tableau, la question posée aux candidats devient limpide. Ce n’est pas seulement une question de discours, mais une question de responsabilité. Ceux qui, parmi eux, ont déjà exercé des fonctions publiques, ministérielles, parlementaires ou locales, doivent d’abord répondre d’un bilan : qu’ont-ils fait, concrètement, pour réduire ce chômage, pour faciliter l’accès au financement, pour rapprocher les bureaux d’enrôlement des zones rurales ? Pour eux, les promesses d’aujourd’hui ne peuvent suffire sans un regard honnête sur hier. En revanche, pour les candidats qui se présentent pour la première fois, sans avoir jamais occupé de poste leur permettant d’agir, l’équation est différente. Leur responsabilité ne porte pas sur un passé qu’ils n’ont pas eu l’occasion d’écrire, mais sur la clarté et le sérieux du programme qu’ils proposent désormais.
Ce rapport propose une feuille de route utile à tous les candidats, anciens comme nouveaux. Elle s’articule en trois temps. D’abord, des actions immédiates, à mener dans les deux prochaines années, pour poser des fondations simples : faciliter l’enregistrement des petites entreprises, multiplier les points d’enrôlement électoral mobiles, intégrer une éducation civique numérique en créole dans les écoles et les organisations de jeunesse. Ensuite, une phase de consolidation, sur deux à cinq ans, pour développer un véritable écosystème autour des jeunes entrepreneurs et travailleurs, avec un accès élargi au financement et à la formation professionnelle. Enfin, une phase d’institutionnalisation, à plus long terme, destinée à ancrer durablement ces transformations dans les politiques publiques, plutôt que de les laisser dépendre d’un seul mandat ou d’une seule bonne volonté passagère.
Le rapport insiste par ailleurs sur un préalable que nul candidat ne peut contourner : la sécurité. Sans stabilisation des zones les plus touchées par l’insécurité, notamment dans l’Ouest, l’Artibonite et le Centre, aucune politique de jeunesse, aussi bien conçue soit-elle, ne pourra porter ses fruits. C’est le verrou qui, avant tous les autres, doit être levé. Reste une dernière exigence, peut-être la plus importante de toutes : associer réellement les jeunes à la construction des solutions qui les concernent. Le rapport le formule sans ambiguïté, les politiques les plus efficaces sont celles que les jeunes ont contribué à élaborer, et non celles simplement conçues pour eux depuis un bureau. Cela suppose des consultations réelles, des espaces de dialogue entre candidats et jeunes électeurs, et une place véritable pour les jeunes candidats eux-mêmes, en particulier les femmes, aujourd’hui largement sous-représentées.
À l’approche du 13 décembre, les jeunes Haïtiens n’attendent donc pas seulement d’être cités dans un discours de campagne. Ils attendent des comptes de la part de ceux qui ont déjà eu le pouvoir d’agir, et des engagements clairs de la part de ceux qui s’y présentent pour la première fois. Entre l’oubli d’hier et les promesses d’aujourd’hui, c’est cette génération elle-même qui décidera, dans les urnes, si la différence est enfin réelle.
